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Tribune : Le Front Populaire peut répondre au défi de l’extrême droite


La vague d’extrême droite n’est pas inarrêtable. Si le Rassemblement National pose à la nation une question existentielle en nous demandant de lutter pour notre identité, la gauche du Nouveau Front Populaire peut lui répondre. Comment ? En reformulant l’enjeu climatique comme une question elle aussi existentielle, fondée sur une crainte légitime, un enjeu de sécurité face aux crises écologiques, qui réunit au lieu de diviser.


Par naïveté, impulsion ou calcul, le résultat est indéniable : Emmanuel Macron a précipité le pays dans une crise politique majeure en décidant de dissoudre l’Assemblée Nationale.


En prenant cette décision au soir d’un succès électoral du Rassemblement National, le président de la République a accepté d’organiser des élections législatives dans un contexte marqué par la dominance de l’extrême droite et de son programme. Les 30 Juin et 7 Juillet prochains, la société sera contrainte, par celui qui prétend s’opposer à l’extrême droite, d’accepter les termes du débat tels qu’ils sont formulés par le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella. Nous serons tous et toutes appelés à voter pour ou contre l’idéologie de l’homogénéité identitaire, voire raciale du peuple, pour ou contre la suspension des libertés publiques élémentaires, pour ou contre le populisme fiscal et l’arrêt de la transition écologique.


Que le succès électoral du RN tienne à la résistance ou à la résurgence du racisme, à l’expression d’un sentiment d’appauvrissement, à la réussite d’une stratégie médiatique, ou plus probablement à un cocktail de ces facteurs, l’extrême droite tire sa force d’une capacité aujourd’hui unique dans le spectre partisan à réunir autour de ce qu’on pourrait appeler une communauté d’intérêts existentiels. Devant la menace fantasmée de dissolution civilisationnelle et l’échec tout aussi imaginaire de la modernité démocratique et sociale, le RN constitue un groupe qui estime défendre sa survie et qui sait nommer ses ennemis : les étrangers et les minorités, l’élite culturelle mondialisée, l’écologie et l’impôt. Le message du RN à ses électeurs est simple : “leur existence, contre notre existence”.


Cette communauté d’intérêts existentiels fournit le socle d’un combat politique capable de donner l’impression d’une cause suprême, qui rassemble des militants fervents comme des sympathisants occasionnels.


Face à cette proposition et ce gouffre, que peut la gauche ? 


Elle répond traditionnellement qu’elle refuse de se situer sur le terrain identitaire et que son combat porte sur la justice, la réparation des inégalités socio-économiques, le partage de la richesse. Mais ce faisant, elle ne répond pas totalement au défi lancé par l’extrême droite, consistant à nous demander qui nous sommes et contre quoi nous nous battons : en somme, où se situe notre intérêt existentiel. 


Pourtant, au XXe siècle, la gauche a su se réunir et fournir à l’Etat un modèle de gouvernement lorsque planait la menace fasciste, quand frappaient les crises financières, quand la fin de la guerre ordonnait une reconstruction rapide. Au-delà de ses idéaux et de ses recettes économiques, la gauche se construit dans la réponse aux catastrophes, pendant que la bourgeoisie d’affaires se compromet avec l’autoritarisme. Elle doit désormais le faire à nouveau, construire et imposer un paradigme de stabilité devant l’inflation, les inégalités, l’insécurité géopolitique et climatique. Cette dernière crise, en particulier, est bel et bien un risque existentiel devant lequel une mobilisation totale est incontournable.


Quelle est donc aujourd’hui la politique existentielle de la gauche ? Elle consiste, vue d’en haut, à remettre à sa place l’oligarchie financière pour mobiliser les richesses nécessaires à la construction des infrastructures techniques, énergétiques, urbaines qui nous permettront de faire face à l’urgence climatique et à l’effondrement de la biodiversité. Vue d’en bas, elle consiste à mobiliser les forces sociales dans une transformation des façons de se déplacer, de manger, d’habiter, de coexister et de produire, qui va de pair avec une grande concertation sociale sur l’emploi et la qualité des conditions de travail. Toutes ces questions dépassent le simple problème des choix techniques et de la gouvernance économique : elles dessinent un pacte social plus large où chacun trouve sa place en fonction de ses savoirs et savoir-faire, ainsi qu’une stratégie d’alliances et de confrontations géopolitiques de grande ampleur.


Face au catastrophisme civilisationnel de l’extrême droite, la gauche ne doit pas répondre simplement qu’il faut taxer les riches pour financer les services publics, ou que l’identité de la nation est multiple. Elle doit maintenant assumer que c’est par ce moyen qu’une société libre, prospère, et dotée d’un objectif fédérateur se construit pour faire face à des menaces géopolitiques et écologiques qui, elles, n’ont rien d’illusoire. Dans ce cadre, son programme de protection de toutes les minorités, de défense de l’Etat organisateur et de mobilisation de la richesse privée n’est pas un calque négatif des obsessions d’extrême droite : ce sont les conditions pratiques pour construire cette société moderne.


La politique existentielle de la gauche trouve dans la réponse à l’enjeu climatique son catalyseur. Elle vise à accélérer la production de biens et de services nécessaires à la transformation écologique tout en réduisant les activités polluantes. Grâce à cette accélération, et en répartissant mieux les richesses, elle permet de financer l’augmentation des salaires et des petites retraites, tout en renforçant l’autonomie stratégique bas-carbone, avec en ligne de mire la volonté de montrer le chemin d’une sortie rapide, ordonnée mais coûte que coûte du pétrole, charbon et gaz fossile.


C’est à partir de cette réponse que la gauche peut mettre en avant l’édification d’une société où le travail reprend sens et n’est plus réduit à l’exécution absurde de tâches inutiles et dangereuses, où les plus vulnérables aux chocs économiques et aux catastrophes naturelles trouvent protection et reconnaissance, où le quotidien change réellement sous l’égide de l’électrification et du partage des ressources, selon un cap défini collectivement qui garantit sécurité et prospérité.


Dans les premiers jours de campagne électorale, les forces de gauche alliées ont peu mis en avant la transformation écologique dans leur discours public, sans doute par peur de sa prétendue impopularité. Mais on peut parier que, au contraire, une réorientation stratégique alignée sur les engagements climatiques peut fournir une réponse à la hauteur du défi existentiel lancé par l’extrême droite, pour les classes moyennes et avec elles.


 

Signataires : Pierre Charbonnier, chercheur au CNRS et professeur ; Albane Crespel, chargée de missions dans un organisme de logement social ; Léa Falco, chercheuse sur la transformation de l'action publique ; Louis-Pierre Geffray, ingénieur, spécialiste des mobilités ; Sébastien Pezza, ingénieur en prospective énergétique ; Hugo Sancho, agent public dans la décarbonation des bâtiments, Antoine Trouche, ingénieur et médiateur scientifique - au nom du collectif Construire l’écologie.

 

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